La température de l’eau – facteur clé de la répartition et de l’état des espèces piscicoles
Très tôt, les collectivités piscicoles ont compris l’importance de la température de l’eau pour les poissons, animaux à sang froid. Leurs observations ont permis de connaître les périodes de reproduction, de connaître les épisodes de pollution.
Dès 2005, nous avons enregistré la température des cours d’eau et relevé les impacts que peuvent créer l’aménagement de notre territoire : rejets de stations d’épuration, surfaces imperméabilisées, étangs, barrages etc. Depuis 2019, un réseau de suivi thermique et porté et animé par la Fédération avec ses AAPPMA et ses partenaires.
La température de l’eau est un facteur essentiel à la vie de nos poissons. C’est elle qui régit leur répartition et explique pourquoi l’on trouve de la truite et du chabot près des sources et des gardons et des brochets sur la partie aval de la Vézère et de la Dordogne. La succession des espèces est dépendante de la température et chaque espèce dispose d’une fenêtre de température de confort, d’une de stress et d’une létale. Ainsi, comme vous ne trouverez jamais de brème sur un ruisseau, vous ne pourrez pêcher la truite dans l’estuaire de la gironde !
De la température de l’eau dépend aussi la teneur en oxygène. Plus une eau sera chaude et moins elle contiendra d’oxygène, paramètre aussi essentiel pour les poissons qui respirent par leurs branchies. Donc plus l’été est intense et plus la chaleur de l’eau réduit l’espace vital de certaines espèces. Les plus exigeantes comme la truite, le chabot, le vairon, ne peuvent pas s’échapper et souffrent ou trouvent des zones refuges. Les moins exigeantes, comme le chevesne, la perche commune ou le goujon sont, elles, peu impactées.
Ceci est une description de phénomènes naturels. Mais l’Homme, par ses choix d’aménagement du territoire passé, a profondément modifié la température des cours d’eau. Par les grandes retenues hydroélectriques d’abord. Leur construction au milieu du XXème siècle a modifié profondément la température de la Vézère, de la Dordogne, de la Diège etc. En effet, l’eau est la plus lourde lorsqu’elle est à 4°C. L’eau du fond des barrages est extrêmement froide. Restituée par une obligation réglementaire, nommée débit réservé, cela explique que certains grands cours d’eau aient une température très fraîche et surtout plus fraîche que la normale : Dordogne en aval du Sablier, Diège en aval des Chaumettes, Maronne en aval d’Hautefage etc. ces anomalies thermiques sont négatives. L’eau est plus froide à cause de l’Homme. Mais la majeure partie des anomalies est positive, c’est-à-dire que l’Homme réchauffe les eaux de par ses activités : rejets de stations d’épuration (de l’ordre de +5°C), eau pluviale tombant sur les parkings en ville lors des orages estivaux (jusqu’à +6 °C) et étangs (+4 °C en moyenne avec jusqu’à + 10°C l’été). Ce réchauffement artificiel va impacter fortement le milieu en aval entre 2 et 3 km selon les cas. Le cours d’eau va voir disparaître les espèces exigeantes, remplacées par les espèces d’eau chaude. L’exemple de l’étang de Peyrelevade en Haute Corrèze est parlant. Sa suppression a conduit à diminuer fortement la température et à restaurer les espèces (voir carte Peyrelevade).
Enfin le dernier impact de l’Homme est le changement climatique global avec des températures de l’air en augmentation, notamment l’été. Les observations montrent un réchauffement de +1°Cà +2°C par an depuis le début des années 2000.
Nous observons ces températures grâce à des enregistrements en continu (toutes les heures) avec des capteurs autonomes. Disposés sur tout le territoire, représentatifs des stations perturbées et des stations de référence, plus de 70 sondes sont gérées par la Fédération ce qui fait des pêcheurs, avec plusieurs centaines de milliers de données produites chaque année, les premiers producteurs de données thermiques. Au total en Corrèze, les 18 producteurs de données thermiques disposent d’un réseau d’environ 240 sondes de suivi de la température en continu. Pour coordonner ces structures, la fédération a créé en 2019 un réseau départemental de suivi thermique avec une assistance technique, des conseils pratiques, une mutualisation des moyens etc.

Chaque station fait l’objet d’une analyse fine des données qui nous permet de mieux comprendre comment fonctionnent nos milieux : nous savons ainsi désormais quelles années ont été impactantes pour les ruisseaux, la reproduction, les étangs etc. Nous proposons alors des mesures correctives pour réduire l’impact des sources de perturbations thermiques : les lagunages de la station d’épuration d’Egletons ont été dérivés grâce à nos analyses ce qui a amélioré la qualité du Deiro et de la Soudeillette en aval. L’étang de Peyrelevade a été supprimé grâce à nos analyses ce qui a restauré la « perle hydrologique du Limousin » qu’est la Vienne sur le plateau de Millevaches. L’étang de la Garenne à Meymac a été dérivé grâce à nos analyses ce qui a réduit très fortement l’impact sur la Luzège tout en conservant l’étang. Grâce à nos analyses, la construction inutile d’une passe à poissons sur la digue de l’étang de Séchemailles a été évitée car elle aurait augmenté la quantité d’eau chaude à l’aval. Une prise d’eau de fond a été mise en œuvre sur le plan d’eau de Miel suite à nos observations ce qui a très nettement réduit l’impact sur la Roanne en aval. Nous connaissons les périodes de reproduction des espèces pour mieux adapter la gestion. Grâce à nos analyses, nous pouvons conseiller les services de l’Etat lors des suivis des périodes de sécheresse. Par exemple, grâce au réseau de suivi, nous savons que les sécheresses printanières (mai-juin) sont beaucoup plus impactantes écologiquement que les sécheresses de fin d’été ou de début d’automne (voir graphique Montane au pont Maure). En effet, en juin, la durée du jour est très grande et la nuit, la température de l’eau ne peut pas rebaisser. Alors que, passé le 15 août, les nuits permettent de rafraichir et de sauver les poissons.
Nous savons aussi grâce à nos données quels cours d’eau pourront très facilement passer les impacts du changement climatique et à l’inverse, ceux qui ne sont déjà plus viables (certaines stations en aval d’étang dépassent la température critique de 30°C en été…) ou ne pourront plus accueillir de peuplement piscicole à court et moyen terme. Nous savons quelles stations sont sensibles aux maladies. La « maladie des points noirs » est très liée à une température de cours d’eau trop chaude par exemple. La MRP (Maladie Rénale Proliférative) touche les populations de truites sur les cours d’eau perturbés thermiquement. Nous assurons donc une veille de la santé de nos poissons sauvages sur le département. Et cette santé est très liée à la santé humaine. Une eau de bonne qualité (dont la température est un facteur essentiel) permet d’assurer tous les usages. Quand la santé des poissons se dégrade, c’est que la santé de nos cours d’eau est mauvaise et que la santé de l’Homme est ou pourrait être impactée. C’est le concept « Une seule santé » liant la santé humaine, la santé des écosystèmes et la santé des espèces et ce concept est essentiel. Chaque compte-rendu de pêche électrique associe donc une analyse sur la qualité de l’eau et la température et sur les pathologies des poissons pour conseiller les décideurs et signaler tout problème sur nos cours d’eau.
Mesurer la température est donc essentiel pour avoir une pêche de qualité et votre fédération et vos AAPPMA sont en pointe sur le sujet.
